L'actualité de la recherche

Une enquête sociologique sur les planches du TNS

Serveur, femme de chambre, réceptionniste, cuisinier, gouvernante… Au cours de ses recherches Sylvie Monchatre est allée à la rencontre du monde paradoxalement méconnu de l’hôtellerie-restauration. Il y a trois ans, elle décide de proposer ses entretiens au Théâtre national de Strasbourg pour leur donner une seconde vie qui prendra effet sur scène à travers le spectacle Supervision les 8 et 9 février dans le cadre de L’Autre saison du TNS.

Aurélie Blard-Quintard, étudiante
en sociologie et illustratrice de métier,
a réalisé des croquis autour de
la pièce de théâtre.

De la sociologie au théâtre il n’y a qu’un pas que Sylvie Monchatre a décidé de franchir. L’occasion aussi pour elle de faire se rencontrer ses deux amours pour le théâtre et la sociologie. Le secteur de l’hôtellerie-restauration est arrivé tardivement dans son parcours de chercheuse, il y a une dizaine d’années. « C’est un univers que je ne connaissais pas. C’était le seul petit boulot que je n’avais jamais voulu exercer pendant mes études, tant il était pour moi le symbole de la servitude, j’en avais une image horrible, misérabiliste … », raconte la sociologue, membre du laboratoire Sociétés, acteurs, gouvernement en Europe. En participant à un projet de recherche européen sur la « conciliation vie privée, vie professionnelle », impliquant le groupe Accor, elle découvre tout un monde, bien plus contrasté qu’elle ne l’imaginait.

Lors de ses recherches, Sylvie Monchatre travaille notamment à base de récits de vie. « Je me disais que ces entretiens avaient encore des choses à dire, j’avais envie de leur rendre hommage. Il y a des proximités entre la démarche théâtrale et le regard sociologique, comme la mise en lumière de dimensions refoulées du social. Le monde hôtelier renvoie de plus à un imaginaire théâtral, à la relation maitre-valet. C’est comme ça que j’ai imaginé le projet. Pourquoi ne pas confier ce matériau d’enquête à des artistes pour qu’ils puissent s’en saisir », explique la sociologue qui y voit également une occasion de casser les clichés sur sa discipline, trop souvent soupçonnée de ne pas prendre en compte les individualités. « Au contraire, le travail d’enquête sur le terrain demande une attention exacerbée à la singularité des personnes et des situations. »

« C’est tout ce clair-obscur que je trouve passionnant »

La chercheuse sélectionne 15 entretiens, ceux qui lui semblent les plus riches du point de vue du récit, et les regroupe dans un dossier de 549 pages où ils sont anonymisés. A l’automne 2015, Sylvie Monchatre contacte le TNS. Début 2017, elle remporte un projet Idex dans le cadre duquel ses entretiens sont confiés à Sonia Chiambretto, qui a carte blanche pour en faire un texte de théâtre. Les entretiens reprennent vie, les récits de vie se mêlent pour former une nouvelle histoire. « Sonia Chiambretto avait déjà travaillé sur un matériau documentaire. Ce qui m’intéresse aussi, c’est de voir ce qu’elle a retenu. »

Croquis Aurélie Blard-Quintard.

Nelly, une des personnes rencontrée par Sylvie Monchatre devient ainsi Betty sous la plume de Sonia Chiambretto. La sociologue reconnait son interviewée : Cette femme de chambre détruite par son métier et qui continue à l’exercer en traitant ses clients comme des rois. Il y aussi ce cuisinier capable de reconnaître qu’il s’est comporté comme un tyran au sein de sa brigade, ou encore cette serveuse devenue ouvrière mais remplie de nostalgie pour ce métier qu’elle a tout fait pour quitter…. « C’est tout ce clair-obscur que je trouve passionnant », raconte Sylvie Monchatre.  

Sur scène, trois comédiens donnent vie à la pièce Supervision mise en scène par Anne Théron. Sylvie Monchatre n’a pas encore vu le spectacle. Elle le découvrira en même temps que les spectateurs le 8 février à 19h au Portique ou le 9 février à 20h au TNS, sans oublier un moment d’échanges avec l’auteure et la metteure en scène le 9 février à 12h au Patio.

Marion Riegert

 

  • L’hôtellerie-restauration, une histoire de recherche qui dure depuis 10 ans…

Depuis qu’elle a découvert l’univers de l’hôtellerie-restauration Sylvie Monchatre n’a de cesse de l’étudier par différents biais. Dès 2006, elle commence à réaliser des enquêtes sur ce secteur à l’issue desquelles elle publie un ouvrage paru en 2010 « Etes-vous qualifié pour servir ? » Après quoi, son intérêt pour cet univers si particulier ne faiblit pas et ses investigations se poursuivent à travers l’étude du recrutement, des politiques de formation professionnelle ou encore des arrangements conjugaux des personnes de la profession.

Durant ses investigations, Sylvie Monchatre observe notamment une polarisation entre l’univers artisanal des « gens de métier » qui travaillent dans des grandes maisons et l’univers plus « industrialisé » des chaines où les postes de travail sont normalisés. C’est dans ce dernier et contre toute attente que la sociologue découvre  l’expression de revendications féministes. « Les inégalités genrées deviennent inacceptables à partir du moment où tout le monde est censé faire la même chose », explique la sociologue.

Pour en savoir plus sur le travail d'Aurélie Blard-Quintard

Entretien avec Sonia Chiambretto, auteure de la pièce

Quote

Sonia Chiambretto a été contactée par le Théâtre national de Strasbourg pour mettre en récit les 15 entretiens sélectionnés par Sylvie Monchatre. L’auteure revient sur sa démarche de création.

Ce n’est pas la première fois que vous écrivez à partir de textes documentaires ?

J’écris souvent à partir de la parole de l’autre, de ceux qu’on ne veut plus entendre. J’essaie de multiplier les points de vue en mixant texte de création, témoignages et documents. Je dis écrire des langues françaises étrangères. Pour mon dernier ouvrage « Etat civil », j’ai fréquenté les bureaux de proximité de la ville de Marseille. La démarche était inversée puisque j’ai écrit le texte avant de rencontrer des sociologues. J’en ai écrit un autre « Polices ! » à partir, entre autre, de documents du procès Papon. Mais c’est la première fois que je travaille sur des entretiens sociologiques. Je pense notamment au poète objectiviste Charles Reznikoff, un journaliste juif qui a vécu aux Etats-Unis dans les années 30. Il a écrit un texte poétique à partir des témoignages du procès de Nuremberg.

Qu’est-ce qui change par rapport à votre travail d’écriture habituel ?

Quand j’ai parcouru les entretiens, je les ai trouvés denses. C’était des transcriptions littérales de la parole des salariés. En général, c’est moi qui vais chercher cette parole. Ce que j’écris ce sont les silences, ce qui me relie à cette parole, le lien.  Comment mettre en récit, faire littérature. Là, la démarche était différente car j’avais des retranscriptions, c’était déboussolant et formidable à la fois car l’empathie n’était plus là. Mon souci principal étant de rendre vivante la parole.

Comment êtes-vous passée du matériau brut des entretiens à un texte de théâtre ?

J’ai dû tout déconstruire, trouver une vision, quelque chose qui m’emmène au-delà du document. J’ai cherché le point fort, celui qui me questionnait. J’ai choisi l’angle de la supervision, titre de la pièce. L’idée n’était pas d’avoir de bons ou de mauvais personnages mais de dire ce qui nous bouscule tous dans la hiérarchie du travail. J’ai choisi comme espace un palace, c’est un monde avec des codes, des règles, l’hypercapitalisme ... J’ai tenté dans la composition de la pièce,  de laisser sourdre la possibilité d’une révolte, d’un changement, d’une transformation.