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Dans les dessous des courtisanes à Athènes

24/08/2018

Esclaves, affranchies, métèques, jeunes ou âgées, ayant des relations tarifées ou non avec des citoyens, le terme « hetaira » désigne traditionnellement la prostituée de luxe mais pas seulement… C’est ce qu’a décidé de démontrer Cécilia Landau, doctorante, en s’intéressant plus particulièrement à l’utilisation de ce terme aux 5e et 4e siècles avant Jésus-Christ.

Cécilia Landau s'intéresse aux femmes
nommées "hetairai".
Photo C. Schröder/Unistra

« Je vis avec des courtisanes mortes depuis 2 500 ans, je suis toujours contente de pouvoir échanger avec les vivants », sourit d’emblée Cécilia Landau, doctorante au sein du Centre d'analyse des rhétoriques religieuses de l'Antiquité, qui a opté pour un sujet peu étudié par la recherche française. Intitulée « Les courtisanes dans la Grèce classique : entre réalité et représentation. Approche prosopographique, philologique et rhétorique », sa thèse s’intéresse à ces femmes que l’on qualifie en grec d’« hetairai ».

Longtemps, les chercheurs sont partis du principe que ce nom généralement traduit par « courtisane » était un euphémisme de « pornê », qui signifie la prostituée. « Personnellement, je défends la thèse que ce terme qui n’a pas de traduction unique englobe d’autres réalités », souligne la jeune chercheuse qui s’est lancée dans une véritable chasse linguistique.

Comme pour les Pokémons

« Comme on peut le faire pour les Pokémons, j’ai essayé de récolter toutes les courtisanes de la période classique de manière exhaustive. » Pour ce faire, elle s’est intéressée aux textes rédigés entre le 5e siècle avant Jésus-Christ et l’époque byzantine au 11e siècle évoquant des femmes nommées « hetairai » qui ont vécu aux 5e et 4e siècles avant Jésus-Christ. Soit un peu plus de 250 pages de textes grecs et quelques latins et un corpus d’environ 120 personnes.

Une fois les textes collectés, place à l’analyse avec un prérequis tout de même : se débarrasser de ses idées préconçues et ne pas appliquer aux textes les grilles de lecture actuelles. « Il faut aussi faire attention au contexte dans lequel a été rédigé l’ouvrage. Souvent, ils sont écrits par l’élite, c’est donc une vision des citoyens aisés. » A cette période, le terme « hetaira » regroupe des femmes aux statuts divers, métèques, esclaves, affranchies ayant des relations tarifées ou non avec un citoyen ou une personne aisée de la société athénienne. Un mariage entre ces dernières et un citoyen n’est pas reconnu et leurs enfants ne peuvent être admis parmi la classe des citoyens.

La chercheuse travaille sur un corpus
d’environ 120 personnes. Photo DR

Louées pour des festivals religieux et des banquets

« Certaines hetairai étaient louées pour des festivals religieux ou pour des banquets, pour une soirée ou pour une année. La société athénienne raisonne selon une grille de lecture quadrillée par les statuts. Là où nous voyons une prostituée, eux voient d’abord la personne par rapport à sa position hiérarchique. La prostitution est légale et encadrée et fait l’objet de taxes, c’est donc une activité comme une autre. Parfois l’échange ne se fait pas via de l’argent mais via des cadeaux, les rapports ne sont donc pas toujours tarifés », explique Cécilia Landau qui précise que la question de l’argent n’est pas une grille de lecture toujours appropriée. « Les citoyennes athéniennes sont dépendantes financièrement de leur tuteur, les esclaves n’ont pas une grande autonomie et une femme sans tuteur est sans protection. »

Au-delà de la prostituée, la chercheuse a pu montrer que le terme « hetaira » est aussi utilisé pour désigner certaines femmes non citoyennes vivant avec un citoyen, le plus souvent sans être mariée avec lui. « C’est le cas d’Aspasie, la compagne de Périclès. Comme il y a une grande diversité de statuts, il n’y a pas de définition unique. » La signification d’ « hetaira » dépend aussi des enjeux. « On le retrouve dans des discours judiciaires pour dévaloriser une personne, prouver que ce n’est pas une citoyenne et ainsi récupérer l’héritage. » La jeune femme soutiendra sa thèse le 12 novembre prochain, en attendant elle a encore de la courtisane sur la planche. « Souvent quand on me demande ce que je vais faire, je réponds : « je retourne à mon bordel ! » »

Marion Riegert

Un coup de foudre pour Aspasie

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L’idée de travailler sur ce sujet peu étudié en France est venue à Cécilia Landau au Louvre alors qu’elle était en train de dévaliser la librairie. « J’ai vu une anthologie intitulée « Professionnelles de l’amour » de Marella Nappi, traitant de la prostitution. En parallèle, j’étais tombée littéralement amoureuse d’Aspasie, la compagne de Périclès qui était nommée « hetaira » dans les textes, ça m’a interrogé », raconte la doctorante qui a toujours été attirée par les populations dites en marge et plus particulièrement par les femmes. Un thème auquel la recherche ne s’intéresse véritablement que depuis les années 70. « Les prostituées, c’est un sujet porteur en ce moment, mais davantage dans les pays anglo-saxons. »