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Citoyen solidaire accueille mineur isolé

06/09/2018

Après 10 années de travail dans le milieu associatif, Evangeline Masson-Diez décide de changer de vie il y a trois ans en reprenant des études de sciences politiques à l’Université Paris 8. Elle se lance ensuite dans une thèse au sein du laboratoire Dynamiques européennes de l’Université de Strasbourg. Son sujet, « Comment accueillir l’étranger chez soi ? Les mineurs isolés chez les citoyens solidaires », lui permet de faire de son ancien travail un terrain de recherche.

Evangeline Masson-Diez a commencé
sa thèse en 2016. Photo Elodie Perriot

« J’avais envie de prendre le temps de comprendre, de raconter et d’observer ce qui se passait, ce que je ne pouvais pas faire lorsque je travaillais. Dans le milieu associatif tout va vite et l’on manque souvent de temps », souligne Evangeline Masson-Diez qui décide de se lancer dans une thèse en 2016 sous la direction de Smaïn Laacher. « Ce qui m’intéresse ce sont les nouvelles formes de mobilisation auprès des migrants. Pourquoi les citoyens ont pris une telle place dans leur accueil ? », poursuit la chercheuse qui a opté pour l’accueil des mineurs, un champ peu étudié.

Pour ses études de terrain, Evangeline Masson-Diez s’est plus particulièrement intéressée à l’association Paris d’Exil, un collectif qui gère entre autres l’hébergement de mineurs isolés souvent âgés de 16 à 18 ans, non pris en charge par l’aide sociale à l’enfance. « J’ai cherché à savoir qui sont les hébergeurs qui accueillent les mineurs sur des durées pouvant aller d’un jour à 9 mois, leurs parcours, ce qui se joue entre hébergeur et hébergé. »

« Un bout de matelas, c’est mieux que la rue »

Sur 300 hébergeurs contactés, 160 lui renvoient son formulaire complété, sans compter les entretiens qualitatifs réalisés. Il en ressort que la majorité des hébergeurs sont des femmes âgées entre 30 et 45 ans (cf encadré). « La raison principale qui les pousse à accueillir est d’ordre émotionnelle. Beaucoup avaient l’impression que la réalité, devant leur porte, les obligeait à agir », détaille la chercheuse qui note que la majorité des hébergeurs n’ont pas de discours politique.

« Le réseau d’accueil s’organise par le bouche à oreille et beaucoup de personnes qui n’ont jamais fait de bénévolat voient l’engagement arriver à elles », ajoute Evangeline Masson-Diez évoquant un engagement "post-it" (Jacques Ion, S'engager dans une société d'individus, 2012), c’est-à-dire de courte durée répétable dans le temps. « L’action de Paris d’Exil est présentée comme souple, sans contrainte : il est dit que même un canapé ou un bout de matelas, c’est mieux que la rue. »

L’association Paris d’Exil gère entre autres
l’hébergement de mineurs isolés. Photo DR

Un choc moral

Seulement, une fois le mineur installé chez soi, c’est le choc moral pour la plupart des hébergeurs qui sont confrontés à la réalité de l’immigration, à la perte de l’intimité, aux difficultés administratives… Certains décident de tout arrêter, d’autres entrent dans un investissement plus profond ou vivent une rupture totale avec les institutions publiques. « C’est intéressant de voir comment accueillir chez soi l’étranger peut faire souffrir. »

Evangeline Masson-Diez remarque également une différence, source de tension, au niveau des attentes entre hébergé et hébergeur. « Le premier cherche avant tout à quitter la rue quand le second souhaite vivre une rencontre. » Autre questionnement, la qualification de la relation qui s’instaure : amicale ? parentale ? séductrice ? « Souvent, ce sont de jeunes noirs (sur 62 mineurs accueillis en décembre 2017, seuls 5 sont des filles) hébergés chez des femmes blanches, cela pose aussi la question du rapport de genre et de race. Pour certains mineurs, cette forme d’hospitalité est « bizarre » », poursuit la chercheuse.

Cette dernière se souvient aussi de quelques anecdotes à l’image d’une hébergeuse vivant dans un studio dont la salle de bain n’avait pas de porte. « Chacun devait attendre sur le trottoir pendant que l’autre prenait sa douche. Parfois des relations durables se tissent et les hébergeurs emmènent les jeunes en vacances… », conclut Evangeline Masson-Diez qui note finalement assez peu d’incidents.

Marion Riegert

En chiffres (année 2016/2017)

Important information

  • 78% des hébergeurs sont des femmes, 43% ont entre 35 et 49 ans, 38% entre 25 et 34 ans et 90% sont d’origine française.

  • 60% des personnes accueillent les mineurs en famille. Lorsque ce sont des couples, l’accueil se fait à l’initiative de la femme.

  • 63% des hébergeurs ont un niveau supérieur ou égal à bac + 4, 30 % sont artistes ou intermittents du spectacle, 31 % cadres ou issus d’une profession intellectuelle.

  • 55% des mineurs hébergés sont dans une chambre seuls, 34% dans le salon et 10 % dans la chambre de l’accueillant.