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Algérie : vers la fin du « Système » ?

03/04/2019

Depuis le 16 février 2019, des millions d’Algériens se rassemblent chaque semaine pour manifester leur opposition à la candidature du président Abdelhaziz Bouteflika à un cinquième mandat.

Smaïn Laacher

Le sociologue strasbourgeois Smaïn Laacher s’intéresse aux mouvements sociaux dans le monde arabe et rédige actuellement un ouvrage intitulé « Sacré, sacrilèges et libertés publiques dans le monde arabe » (avec la collaboration de Cédric Terzi). Pour lui, « malgré ces manifestations importantes, les plus grandes depuis l’Indépendance, on ne peut pas dire que la situation a changé du tout au tout, quelles que soient les péripéties touchant le pouvoir central et le Président ». En effet, le 11 mars 2019, suite à des défections de proches et face à l’ampleur de la mobilisation, le président Abdelhaziz Bouteflika, en place depuis 1999, a annoncé qu’il renonçait à briguer un nouveau mandat, à 82 ans.

« "En haut-lieu", on ne doit pas être très bien fixé sur les perspectives et les décisions à prendre pour calmer le jeu » précise Smaïn Laacher. Du côté des manifestants, au contraire, « les revendications sont pour le moment consensuelles : ne plus être gouverné par ceux qui sont installés au pouvoir depuis l’Indépendance », indique le sociologue strasbourgeois. En d’autres termes, ce que les Algériens appellent « le Système ».

C’est justement l’originalité de ce mouvement social. Des revendications partagées et le fait qu’elles soient pacifiques, qu’elles n’ont pas viré à l’émeute, un mode d’action sociale pourtant courant en Algérie. C’est ce qu’explique Smaïn Laacher dans une tribune publiée dans le journal Libération du 5 mars 2019.

Pour lui, la période se caractérise par une profonde incertitude. « Les gens font des choses et traversent des épreuves sans savoir le sens précis de ce qu’ils font. C’est le propre des mouvements qui transforment le monde. Le sens de ces transformations historiques est rarement immédiatement saisi. Les Algériens osent aujourd’hui parler à haute voix » ajoute le sociologue. L’enjeu n’est autre que celui de réussir la transition démocratique, et cela ne peut pas aller sans une « très sérieuse réflexion collective à l’institutionnalisation des divisions et des conflits », préconise Smaïn Laacher, en formulant un vœu : « Que les manifestations restent pacifiques et qu’elles débouchent sur de nouvelles institutions, qui ne seront plus des institutions accaparées, mais des institutions qui rempliront leur rôle : réduire les incertitudes ».

Emmanuel Daeschler

L’Algérie est l’un des terrains de recherche privilégiés de Smaïn Laacher. Depuis 2011, il s’est intéresse aux Printemps arabes, d’abord par le prisme des cyberactivistes, puis par celui des transitions démocratiques. Il a notamment publié Insurrections arabes. Utopie révolutionnaire et impensé démocratique. Paris, Buchet-Chastel, 2013. Dernier ouvrage paru : Croire à l’incroyable. Un sociologue à la cour nationale du droit d’asile, Gallimard, 2018.