L'actualité de la recherche

« La bande dessinée m’a fait changer de voie »

18/04/2019

D’autant qu’il s’en souvienne, Jean-Paul Meyer a toujours été un grand lecteur de bandes dessinées. De sa passion, il fait une recherche, bien décidé à prouver que ce sujet d’étude est une forme littéraire à part entière, qui n’a rien à envier aux classiques.

Dans la bibliothèque de Jean-Paul Meyer,
BD et romans se côtoient sur les étagères.
Photo DR

« Je lisais des BD avant de savoir lire », sourit Jean-Paul Meyer, nouveau doyen de la Faculté des lettres, qui se souvient encore du premier album qui lui a été offert lorsqu’il avait 7 ans. « C’était Astérix chez les Bretons. À l’époque, je n’ai rien compris à la première lecture. Astérix, c’est un peu comme le petit train, c’est fait pour les enfants mais c’est les parents qui rigolent », plaisante le chercheur, membre de l’équipe d’accueil Linguistique, langues, parole, devenu incollable sur le sujet.

Faire face aux idées reçues

Pendant sa maitrise en français langue étrangère, Jean-Paul Meyer se penche sur l’utilisation de la BD dans l’apprentissage du français. « Tout un champ s’est ouvert devant moi. La BD est un objet de recherche dans plusieurs disciplines mais il y a peu d’études dans le domaine de la sémantique. À l’époque, j’étais enseignant dans le primaire, la BD m’a fait changer de voie », poursuit le chercheur qui doit faire face aux idées reçues. « Étudier la BD ne fait jamais très sérieux pourtant c’est bien un domaine littéraire qui n’est pas plus simple que le roman. C’est une manière différente de raconter. »

Durant sa thèse, Jean-Paul Meyer étudie la relation texte-image : « Dans les dialogues, il y a des éléments qui sont destinés à connecter le discours de la case à une situation de communication représentée par l’image. » Lucky Luke, Astérix, Tintin, les Schtroumpfs… Avec 600 BD à chaque rentrée littéraire (5 000 nouveaux titres par an), le linguiste a de la case sur la planche. « Je choisis mon corpus en fonction de mes envies, avec une étude plus spécifique des productions arrivées à maturité comme la BD franco-belge ou américaine. « Dans certains pays, la BD est uniquement à destination des enfants. Parfois, elle est perçue comme une sous-culture. Il n’y a alors pas le travail sur l’énoncé que l’on trouve chez nous. »

Un roman graphique

Depuis environ cinq ans, le chercheur s’est tourné vers l’adaptation de romans en BD, notamment les policiers, un genre qui s’y prête facilement. « Au début, le public n’était pas prêt à lire Victor Hugo ou Proust en BD mais depuis quelque temps, des adaptations plus variées voient le jour avec une explosion de leur nombre. Parfois, BD et roman sortent en même temps. Ce n’est pas une dépréciation ! L’adaptation oblige à raconter l’histoire autrement et choisir ce qui va être mis en texte ou en image. L’intérêt étant notamment de voir comment les auteurs transforment un chapitre de 20 pages en une ou deux planches. »

Cette année, Jean-Paul Meyer s’octroie une petite excursion dans la BD Maus d’Art Spiegelman. Un roman graphique, prix Pulitzer, qui a pour contexte la Shoah et dans lequel les Juifs sont représentés en souris et les nazis en chats. « Dans cette œuvre, il y a plusieurs niveaux de narration liés grâce à la relation texte-image. » Le sujet fera l’objet de deux colloques, en juin et juillet 2019. Cette BD permet également au chercheur de se pencher sur les systèmes de lecture. « Mon hypothèse est que le lecteur anticipe certains évènements racontés par le texte grâce au dessin en captant des informations sur la page. La BD donne de la liberté à l’œil », précise Jean-Paul Meyer qui prévoit de mettre en place des expériences pour vérifier sa théorie. Le tout, sous l’œil attentif de la figurine de Tintin qui trône sur son bureau.

Marion Riegert

La dimension graphique de l’écriture

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Jean-Paul Meyer a plusieurs cordes à sa recherche et s’intéresse également à la dimension graphique de l’écriture. « Écrire une lettre de l’alphabet c’est aussi dessiner », précise le chercheur qui constate que chez les jeunes enfants, l’apprentissage de l’écriture est ralenti car il est associé à un geste difficile. « Nous sommes quelques-uns à penser qu’un enfant devrait apprendre à lire et à écrire sur un clavier avant d’apprendre à écrire à la main. Il serait ainsi capable de lire et écrire beaucoup plus tôt. » Une méthode qui permettrait selon le linguiste de prévenir la dyslexie ou encore les problèmes d’orthographe. « Actuellement, l’échelle est celle du geste et non celle de la compétence cognitive. Dans le système scolaire, on met un peu la charrue avant les bœufs. » L’idée n’étant pas d’abandonner complètement le papier et le crayon comme c’est le cas au Texas ou ailleurs. « Mais ça ne devrait pas être un préalable. »