L'actualité de la recherche

Du côté des inédits retrouvés de Proust

17/10/2019

En fouillant les sept cartons d’archives de textes de Proust laissés par un célèbre éditeur à sa mort, Luc Fraisse déniche un trésor. Neuf nouvelles inédites que ce professeur de lettres de l’Université de Strasbourg décide de publier dans un recueil. Dès sa sortie Le mystérieux correspondant et autres nouvelles inédites enflamme les médias du monde entier. Plus de cinquante éditeurs de vingt pays demandent immédiatement des droits de traduction.

La situation initiale

Un peu comme sa célèbre madeleine, les écrits inédits de Proust nous projettent dans la jeunesse de l’auteur d'A la recherche du temps perdu. L’histoire de cette publication est digne d’un roman avec en guise de situation initiale la mort de Bernard de Fallois, éditeur aux éditions du même nom. Dans les années 1950, durant sa jeunesse, ce dernier souhaitait étudier Proust. « Il s'était fait admettre chez sa nièce qui possédait de nombreuses archives. Il avait également acheté et classé plusieurs manuscrits », souligne Luc Fraisse, chercheur à l’Institut de recherche en langues et littératures européennes de Mulhouse, spécialiste de l’auteur.

L’élément perturbateur

A sa mort, en janvier 2018, une clause du testament mentionne ce fonds d’archives qui selon les dernières volontés de Bernard de Fallois doit être donné à la Bibliothèque nationale de France pour être à la disposition de tous les chercheurs. C’est là que Luc Fraisse intervient. Le successeur de l’éditeur, Dominique Goust, contacte le chercheur pour examiner les archives avant de procéder à la donation.

Les péripéties

En plein été 2018, Luc Fraisse se rend à Paris aux éditions de Fallois où il inspecte les sept cartons remplis de manuscrits de différentes époques, à l’image de brouillons d’A la recherche du temps perdu et de correspondances. Parmi eux, le chercheur déniche un dossier autour du recueil Les plaisirs et les jours publié par Proust lorsqu’il avait 25 ans en 1896. « J’ai remarqué qu’il y avait plus de textes que ce qui avait paru. » Soit neuf nouvelles inédites qui ont pu être écartées par l’auteur pour plusieurs raisons.

« Certaines sont inachevées, d’autres trop personnelles. Il y avait peut-être aussi une peur de faire scandale ou de donner un thème dominant au recueil. » Ecrites entre 1892 et 1893, lorsque l’auteur n’a que 22 ans, trois d’entre elles ont pour sujet l’homosexualité. Les autres décrivent ses conséquences « comme le fait d’être incompris ou de ne pas être aimé. Ces nouvelles, c’est un peu comme son journal intime. On peut y voir son état d’esprit. »

L’élément de résolution

Luc Fraisse et Dominique Goust décident de publier ces écrits dans un volume spécial. Le texte est établi avec ses variantes proposées sous forme de notes de bas de page. Récit à caractère policier, dialogue des morts, conte de fée, conte fantastique… chaque nouvelle repose sur une formule narrative différente avec en commun une atmosphère mystérieuse. « Il faisait des nouvelles car il n’avait pas encore la force de faire un roman. Proust ne récrira jamais de conte, on sent qu’il cherche sa forme romanesque en testant différents styles, il expérimente celle qui lui correspond le mieux. Parfois, des éléments de la Recherche surgissent. »

Luc Fraisse est spécialiste de Proust.
Photo MR

La situation finale

Une interrogation demeure, pourquoi Bernard de Fallois lui-même n’avait-il pas publiées les nouvelles ? « En 1952, les textes inédits de Proust intéressaient peu, l’auteur n’avait pas encore la notoriété qu’on lui connait aujourd’hui », explique Luc Fraisse. Une découverte en entrainant une autre, de nouvelles publications auront lieu au printemps 2020 et 2021. « Il s’agit d’inédits longtemps recherchés », sourit Luc Fraisse énigmatique…

Marion Riegert

Le coup de cœur de Luc Fraisse

Application information

Lorsqu’on lui demande qu’elle est sa nouvelle préférée, Luc Fraisse répond sans hésiter : « Jacques Lefelde ». « En se promenant le narrateur découvre que Jacques Lefelde se rend tous les jours au Bois de Boulogne comme s’il attendait quelqu’un. Un jour l’homme s’absente de Paris. Lorsqu’il revient, le narrateur s’aperçoit qu’il est radieux. Il décide alors d’aller à sa rencontre pour lui demander la raison de son état. C’est là que la nouvelle s’interrompt alors que l’intrigue est à son maximum. On ne saura jamais la raison de cette bonne humeur », raconte le chercheur.