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Femmes victimes de violences : une réappropriation du corps par le karaté

21/02/2020

Estime de soi, retour de sensations perdues… l’association Fight for Dignity propose aux femmes victimes de violences de se réapproprier leur corps grâce au karaté, et ce dans un cadre thérapeutique. Une méthode fondée sur une approche globale de la prise en charge du traumatisme dont l’impact est étudié via une recherche-action menée par l’unité de recherche Sport et sciences sociales de l’Université de Strasbourg.

Les séances se déroulent à la Maison des femmes de Saint-Denis. Photo Géraldine Aresteanu

En 2017, pour accompagner les femmes ayant subi des traumatismes corporels, Laurence Fisher fonde l’association Fight for Dignity. Cette dernière est basée sur la méthode Fisher élaborée par la triple championne du monde de karaté lorsqu’elle se trouve en République démocratique du Congo avec les femmes soignées par le docteur Denis Mukwege, prix Nobel de la paix 2018. Les séances se déroulent le jeudi après-midi à la Maison des femmes de Saint-Denis et regroupent 6 à 8 personnes.

Pour démontrer l’impact positif de cette pratique, Laurence Fisher souhaite accompagner sa méthode d’une démarche de recherche. Elle se tourne naturellement vers Gilles Vieille-Marchiset, directeur de l’unité de recherche Sport et sciences sociales et ami de la sportive. Sociologues, historiens, managers, psychologues… « En sciences et techniques des activités physiques et sportives (Staps), nous avons la spécificité d’être dans la recherche collaborative et multidisciplinaire. »

Un guide méthodologique pour objectiver la démarche

Le projet est monté fin 2018 dans une démarche à la fois clinique et expérimentale. Première étape : l’élaboration d’un guide méthodologique permettant d’objectiver la démarche en vue de lui donner une assise scientifique. Pour ce faire, une observation ethnographique et des entretiens sont effectués par Sylvia Pham, stagiaire, durant 6 mois.

Ce qu’il en ressort ? « Fight for Dignity n’est pas un cours de self-défense pour femmes fragilisées, c’est une réappropriation du corps, une remise en confiance de la femme et ce à travers une approche globale. » Méditation, relaxation, discussions, accueil ritualisé, convivialité avec un goûter systématique, exercices sur le périnée… rythment les séances. « Ces observations nous permettent aussi de voir comment réagit Laurence Fischer aux différentes situations en modulant sa voix par exemple. »

Dans un deuxième temps, cette recherche permettra de monter des modules de formation pour que la méthode soit démultipliable. « Le problème, c’est qu’il est compliqué de trouver des intervenantes. La condition étant que ce soit des femmes qui ont un vécu en karaté. Un art martial qui a l’avantage de préserver une certaine distance », précise Gilles Vieille-Marchiset qui envisage d’ouvrir le dispositif à d’autres sports de combat.

Gilles Vieille-Marchiset est directeur
de l’unité de recherche Sport et sciences
sociales. Photo DR

Interroger le vécu des femmes

Evolution du stress post-traumatique, de la confiance en soi ou encore de la conscience corporelle… La recherche comporte également un volet clinique sur les impacts psycho-sociaux des séances, mené par Iris Chabrier-Trinkler, psychologue et membre de l’unité de recherche Sport et sciences sociales et Samantha Vigne, psychologue clinicienne, qui a intégré l’association dans le cadre de son master.

Une première série de cinq entretiens est réalisée avec des femmes âgées de 22 à 50 ans. « Nous en avons extrait des grandes thématiques propres au vécu des femmes (cf encadré) qui nous permettent d’avoir une vue d’ensemble. Avant de partir sur un protocole comprenant des tests et entretiens pré et post dispositif courant mars avec la constitution d’un groupe clinique pour investiguer de manière plus fine », résume Samantha Vigne qui précise que cette première phase exploratoire va être publiée prochainement.

« La plupart du temps, il ressort des entretiens que les femmes ont été victimes de violences de genre, accompagnées de torture psychologique. Il y a une forte dimension ethnoculturelle. Ce sont des femmes issues pour la plupart de l’immigration », note Gilles Vieille-Marchiset évoquant l’importance du groupe dans la rupture de l’isolement. Sans oublier, la symbolique du kimono et de la ceinture qui signifient pour elles : « Je ne suis plus la victime ! »

Marion Riegert

Extraits des premiers entretiens

Quote

Conscience corporelle

« On est en communion aussi avec soi, pour retrouver nos sensations, des sensations qu’on a perdues ou qu’on n’a jamais pu avoir »

Dynamique et identité de groupe

«  On est de cultures différentes, on est d’origines différentes, on parle des langues différentes, on a des histoires abracadabrantes différentes où le curseur est plus ou moins difficile, mais on s’en fout on se compare pas (…) et on a le même kimono »

Estime de soi / confiance / sentiment de compétence

 « Moi ça m’apaise beaucoup (…) je trouve que ça aide à s’aimer cette activité, le fait de reprendre confiance en soi, d’être fière de soi, parce que bon (…) des expériences qu’on a eues, bah y’a des endroits (du corps) où on est moins fières »

Se sentir connectée à soi

« C’est mon corps quoi il m’appartient (…) je reprends ce qui est à moi »