L'actualité de la recherche

Etat d’urgence sanitaire, pression policière dans les quartiers populaires

17/06/2020

Regards croisés de chercheurs sur la Covid-19 : sociologie. Chercheur au sein de l'unité mixte de recherche Dynamiques européennes et au Centre Marc Bloch de Berlin, Jérémie Gauthier s’est spécialisé dans la police et les politiques de sécurité. Durant le confinement, il s’est intéressé à la pression policière dans les quartiers populaires sur fond d’État d’urgence sanitaire.

Jérémie Gauthier est maître de
conférences en sociologie à l’Université
de Strasbourg. Photo MR

Quelles sont vos sources ?

« J’ai visionné les points presse du ministère de l’Intérieur, je me suis appuyé sur les reportages des médias, des journalistes indépendants et les travaux d’autres sociologues. J’ai regardé les enregistrements vidéo réalisés par des riverains dans les quartiers, et les images des réactions dans les quartiers suite à certains faits de violence policière. J’ai également collecté quelques observations personnelles de la gestion de l’espace public pendant le confinement. »

Parlez-nous de vos premières observations ?

« La France fait partie, avec l’Espagne et l’Italie, des pays d’Europe occidentale où la restriction des libertés publiques a été la plus importante. Comme c’est souvent le cas en France, le politique a délégué à la police une partie de la gestion de la crise en assignant aux policiers de terrain une mission de contrôle des déplacements dans l’espace public. Dans ce contexte, leur pouvoir de contraventionnalisation a été considérablement élargi. Cela explique que les dérives constatées habituellement dans ces quartiers, brutalités policières, racisme… n’ont fait que s’accentuer. »

Les quartiers populaires ont-ils fait l’objet de plus de contrôles et de verbalisations ?

« Contrairement à l’idée véhiculée par certains médias, les mesures de confinement n’ont été ni plus ni moins respectées dans les quartiers de banlieue comme l’a reconnu le préfet de Seine-Saint-Denis. Les chiffres disponibles montrent plutôt que ces quartiers ont été surcontrôlés. Dès la première journée de mise en place des contrôles, la Seine-St-Denis a totalisé 10 % des PV dressés sur l’ensemble du territoire français. Fin avril, les taux de verbalisation étaient de 8,7 % dans les Hauts-de-Seine, de 13,7 % dans le Val-de-Marne et de 17 % en Seine-Saint-Denis contre environ 6% à l’échelle nationale. Il faut également noter que, pour la première fois, des chiffres concernant les contrôles policiers ont été divulgués alors que la France a la particularité de ne pas enregistrer le nombre de contrôles d’identités conduits par les policiers. Un enregistrement que le Défenseur des droits souhaite voir se systématiser à l’avenir à l’ensemble des contrôles. »

Vous avez relevé plusieurs cas de tensions verbales et physiques durant ces contrôles ?

« Entre le 18 mars et le 6 mai 2020, le journaliste indépendant David Dufresne recensait 24 signalements concernant des faits de verbalisations abusives ou de brutalités policières : insultes, coups de poings, de pieds et de matraque, usage de gaz lacrymogène et tir de taser. Le 8 avril, un homme de 34 ans décède dans un commissariat de Béziers après son interpellation pendant le couvre-feu. Le 19 mars, à Aubervilliers, un riverain filme le contrôle d’une jeune femme noire de 19 ans envers laquelle un groupe de policiers s’adonne à une véritable « cérémonie de dégradation » : insultes sexistes, coups de matraque et tir de taser. »

Depuis le début du confinement, vous distinguez différentes phases, quelles sont-elles ?

« Depuis le début du confinement, on peut distinguer quatre périodes dont l’enchaînement traduit un crescendo dans les violences imputables aux forces de l’ordre, dans les réponses qu’elles ont suscitées au sein des quartiers populaires et dans la réaction politique. La première, de mi-mars à début avril, voit se succéder un ensemble de faits qui ont été portés à la connaissance du public sur les réseaux sociaux mais n’ont pas provoqué de réaction collective au sein des quartiers où ils se sont déroulés. La deuxième phase, se caractérise par une intensification du cycle de la violence à partir du 18 avril, après qu’un homme de trente ans circulant en motocross a été grièvement blessé à la jambe suite à une collision provoquée par l’ouverture d’une portière d’un véhicule de police à Villeneuve-la-Garenne. L’incident et sa diffusion sur les réseaux sociaux ont entraîné plusieurs nuits d’échauffourées. La troisième voit apparaître quelques fissures dans le mur du déni politique et policier suite aux craintes de généralisation des révoltes. Le ministre de l’Intérieur évoque ainsi sur Twitter une « indignation légitime ».  Enfin, une quatrième phase, la sortie du confinement, se traduit par une amplification sans précédent en France de la contestation des dérives policières avec pour contexte la mort de George Floyd aux Etats-Unis. »

Propos recueillis par Marion Riegert     

Regards croisés de chercheurs sur la Covid-19

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