Aux sources du capitalisme de surveillance

19/02/2021

Dégooglisation d’internet, émergence d’une société contributive… membre de l’association Framasoft qui promeut le logiciel libre, Christophe Masutti travaille à favoriser la culture numérique. Son engagement amène le chercheur au sein du laboratoire Sociétés, acteurs, gouvernement en Europe (Sage) à réfléchir sur les libertés numériques et les Gafam* dont il fait un livre dans lequel il propose son regard d’historien des sciences et techniques sur le capitalisme de surveillance depuis 1965.

Capitalisme de surveillance ? « C’est d’abord une expression née dans la Monthly Review en 2014, juste après les "révélations Snowden", pour proposer une lecture critique du capitalisme monopoliste américain à l’aune de la révolution informatique. Des auteurs comme Shoshana Zuboff lui attribuent un aspect plus concret en focalisant sur Google et les géants du web qui génèrent de l’intérêt financier en favorisant des pratiques de surveillance de nos comportements, limitant nos choix et donc nos libertés individuelles. Avec d’un côté la proposition d’une utilisation de produits et de l’autre la vente de données permettant de créer un modèle économique », détaille Christophe Masutti qui propose une relecture de la révolution numérique et de ses dispositifs socio-techniques qui conditionnent aujourd’hui notre rapport à la vie privée et questionnent notre modernité.

« Pour moi, le capitalisme de surveillance est inscrit dans l’histoire des techniques elles-mêmes et sa définition n’inclut a priori aucune valeur morale. Dès les années 60, les sociétés de courtage travaillaient déjà sur les données à des fins marketings. La donnée est devenue un modèle d’affaire dès lors que les ordinateurs étaient utilisés à des fins de surveillance. Au milieu des scandales, en 1970 le Fair Credit Reporting Act est voté pour réguler les pratiques de surveillance des sociétés d’évaluation de crédit aux États-Unis. Quatre ans plus tard, le Privacy Act régule l’usage des données personnelles », poursuit le chercheur qui évoque le capitalisme de surveillance comme un ensemble de pratiques qui répondent aux intérêts hégémoniques du capitalisme américain et aujourd’hui aussi Chinois.

Des réseaux responsables du point de vue éthique

La solution : Favoriser l’émergence de collectifs d’émancipation afin de montrer que les libertés numériques peuvent être atteintes facilement. « Framasoft par exemple ne développe pas que des alternatives aux logiciels existants comme YouTube (avec Peertube), mais propose une éducation populaire aux enjeux du numérique. L’association qui compte 2 à 3 millions d’utilisateurs fonctionne par des dons et met en place de grands projets comme Contributopia pour une société contributive en ligne. Elle a également initié chatons.org, un collectif d’hébergeurs visant à rassembler des structures proposant des services en ligne libres et décentralisés. »

En Alsace, il existe aussi ARN (Alsace réseau neutre) dont l'objectif est la promotion d'Internet et le développement de tous ses usages. « Des réseaux responsables du point de vue éthique, démocratique et écologique, qui utilisent internet tel qu’il a été créé », souligne le chercheur évoquant Edouard Glissant et la notion d’archipel que l’écrivain développe dans son œuvre. « Un ensemble d’îles qui serait un monde contributif et émancipateur. Celui qui n’est pas utopiste est un imbécile. »

Marion Riegert

*Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft.

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