Commission sur les abus sexuels dans l'Église : 1 789 abuseurs identifiés

13/12/2021

Dans le cadre de la commission Sauvé, Thomas Boullu, maître de conférences en histoire du droit à la faculté de droit de Strasbourg et chercheur au laboratoire Droit, religion, entreprise et société, a sillonné les routes de France pour explorer les archives des diocèses et autres congrégations religieuses afin d’étudier le phénomène des abus sexuels commis dans l’Eglise.

Comment avez-vous intégré cette commission ?

J’ai été contacté par Philippe Portier, premier vice-président de l’Ecole pratique des hautes études, chargé par la commission de mettre en place une équipe de recherche pour sonder les archives des diocèses et des congrégations religieuses. Sans oublier les archives centrales de l’église de France, les archives judiciaires et celles de la presse. Je l’avais rencontré lors d’un colloque de notre laboratoire. Il cherchait une personne pour compléter son équipe dans laquelle nous sommes quatre au total.

Où vous êtes-vous rendu ?

Un questionnaire envoyé à l’ensemble des diocèses et des congrégations religieuses établis en France, leur demandant la liste des abuseurs sexuels dont ils avaient connaissance, nous a permis de choisir les sites où nous rendre. Soit 35 diocèses sur les 104 que compte la France et 17 congrégations. Nancy, Metz, Strasbourg, Belfort, Besançon, Lyon, Grenoble… J’ai principalement été chargé d’explorer ceux implantés dans l’est. Je me rappellerai toujours de mon arrivée à la congrégation des frères Saint-Jean dans la campagne de Châlons-en-Champagne où nous avons croisé des sœurs faisant leur jogging en habits.

Quels types de documents avez-vous consultés ?

D’un site à un autre, les archives sont très différentes. Parfois, elles sont pauvres en raison de destructions ou d’une mauvaise conservation. Parfois, elles sont particulièrement riches comme dans le diocèse de Strasbourg. Certaines sont bien rangées et placées sous la garde d’un archiviste professionnel. D’autres sont abandonnées dans un grenier ou dans une cave et sont à peine classées. La nature des documents varie. Il peut s’agir de témoignages de victimes, d’enquêtes réalisées par les autorités ecclésiales sur un prêtre suspect, de correspondances échangées avec les forces de police, les magistrats, des journalistes ou encore des médecins.

Quelle a été votre méthode de recherche ?

A mon arrivée, je demandais à consulter les dossiers des prêtres accusés d’avoir commis un abus sexuel et dont le diocèse ou la congrégation avaient connaissance. Dans un second temps, je sollicitais la transmission des dossiers des prêtres pour lesquels je disposais d’une information inquiétante par d’autres sources comme des témoignages de victimes déposés auprès de notre centrale d’appels ou des indices trouvés dans d’autres archives. Par exemple, nous savons que dans les années 50, des maisons de soins réservées aux prêtres et accueillant notamment les pédophiles, ont été mises en place. Si certains cartons portaient le nom d’une de ces maisons psychiatriques, je procédais alors à un dépouillement intégral.

Qu’est-ce qu’il ressort de cette recherche ?

Nous avons trouvé 1 789 noms désignés sur des plaintes que nous estimons crédibles dans les diocèses et congrégations visitées dont 67 prêtres diocésains de Strasbourg. Nous pensons qu’en investiguant l’ensemble des archives du territoire, le nombre d’abuseurs se situerait aux alentours de 3 000. Age au moment de passer à l’acte, nature des actes commis, position politique… Il ressort une grande diversité des profils qui montre que l’ensemble du clergé est concerné. Dans les années 50/60, les abuseurs sont le plus souvent les curés de campagne ou des congrégationnistes placés dans des petits séminaires ou des écoles, avec une moyenne d’âge de 30 ans. Au cours des années 1970 et 1980, le nombre d’abuseurs recensés dans nos sources chute drastiquement. Cette période coïncide avec l’âge d’or de la pédophilie soutenue notamment par certains journaux comme Le Monde ou Libération. Avec la diminution de la population cléricale dans les années 80/90, l’infraction se déplace vers la ville et la moyenne d’âge augmente pour atteindre 60 ans et plus. Concernant la gestion des abuseurs par l’église. Dans les années 50/60, la réaction se fait en interne via les maisons de soin, les déplacements ou encore l’isolement dans des abbayes. A cette période, il y a une entente entre le monde de la justice et les évêques qui favorise l’omerta. Un basculement s’opère dans les années 2000 avec la condamnation de Monseigneur Pican, évêque de Bayeux pour non dénonciation. L’ère du silence tend alors progressivement à être remplacée par celle de la coopération avec les autorités civiles.

Propos recueillis par Marion Riegert

La commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Église

Plus d'informations

En novembre 2018, Jean-Marc Sauvé, vice-président du Conseil d'État de 2006 à 2018, est chargé par l’église de France de mettre en place une commission de recherche indépendante pour faire la lumière sur les violences sexuelles dans l’église catholique depuis 1950. Libre de constituer son équipe, il choisit de laisser une large place aux sciences humaines et sociales. La commission regroupe 21 personnes, juristes, avocats, magistrats, universitaires. Trois ont pu constituer une équipe de recherche. Parmi lesquelles Philippe Portier. La commission a fixé deux objectifs : dénombrer la réalité du phénomène et comprendre. Son rapport a été rendu public le 5 octobre 2021.

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