Conflit Russie/Ukraine : vers la marginalisation totale de la Russie ?

02/03/2022

24 Février, contre toute attente, la Russie envahit l’Ukraine. Depuis, les pays occidentaux se mobilisent pour faire pression sur la Russie. Décryptage avec Jean-Christophe Romer, professeur émérite à l’Université de Strasbourg, spécialiste de la Russie.

Pouvait-on s’attendre à cette invasion ?

Les tensions durent depuis 30 ans et surtout depuis 8 ans. Comme tout le monde j’ai été surpris. Il y a quinze jours, je discutais avec un diplomate américain, on n’y croyait pas, personne n’y croyait. La formule à la mode consiste à dire que Vladimir Poutine est devenu paranoïaque, mais un dirigeant fou ça n’existe pas, même si l’on a pu noter des changements dans son comportement. Jusqu’à présent ses décisions avaient leur rationalité. En 2008, par exemple, lors du conflit contre la Géorgie c’est Mikheil Saakachvili, alors président du pays, qui débute les hostilités par un assaut des troupes géorgiennes donnant un prétexte à la Russie, il y a une cohérence. Quand les tensions dans le Donbass entre indépendantistes et ukrainiens se sont accélérées, nous pensions qu’il allait faire le coup de la Géorgie, proclamer l’indépendance des provinces rebelles et s’arrêter là.

Quelles raisons peuvent expliquer la décision de Vladimir Poutine ?

Il y a des raisons immédiates et des raisons plus profondes. Je suis frappé que les observateurs ne remontent qu’à 2014 et l’annexion de la Crimée. Dès les années 1990, la Russie a subi une série d’humiliations. En 2000, Poutine arrive au pouvoir pour redonner sa fierté à la Russie après les années eltsiniennes. Durant son premier mandat, il tente de se rapprocher de l’Europe puis des Etats-Unis, sans succès. En 2001, George W. Bush, président des Etats-Unis, se retire du traité SALT 1-ABM sur les missiles antibalistiques, conclu avec l'Union soviétique en 1972. En 2004, la deuxième vague d’élargissement de l’Organisation du traité de l'Atlantique Nord (Otan) repousse un peu plus la Russie vers ses espaces orientaux comme la Chine. La Russie propose ensuite, en 2008, la négociation d’un traité de sécurité collective, une demande à laquelle aucun pays européen ne répond. Consciemment ou non, les Etats-Unis ne veulent pas d’un rapprochement Union européenne (UE)/Russie. Nous payons aujourd’hui les erreurs commises.  

Comment cette intervention est-elle perçue par les Russes ?

Quand l’armée russe écrase les Tchétchènes en 1993 puis en 1999, il s’agit d’un vieux contentieux entre deux peuples qui ne s’aiment pas. Faire la guerre aux Ukrainiens c’est autre chose, ils ont tous un cousin ou un oncle de l’autre côté. En arrivant sur le terrain, les soldats russes vont se rendre compte qu’ils ne sont pas en territoire nazi comme a pu l’évoquer le président. Il pourrait en découler une démotivation des soldats russes. L’ambiguïté de l’opération, tient au fait que Poutine dit l’Ukraine c’est nous… mais qu’il faut « nous » attaquer. Côté population, dans les milieux intellectuels, la plupart sont choqués, mais il est difficile d’évaluer ce que pense vraiment le peuple russe.

Quel est l’effet de ce conflit sur les pays occidentaux ?

La réaction de Poutine a permis un rapprochement des pays de l’UE alors qu’il y avait des frictions internes. Il y a fort heureusement une certaine unanimité. La Pologne est ainsi devenue un grand pays d’accueil des réfugiés alors qu’il y a quelques semaines encore elle était condamnée pour son traitement des réfugiés syriens et afghans. La Finlande et la Suède qui ne sont pas membres de l’Otan, esquissent des perspectives d’adhésion. L’Ukraine souhaite rejoindre l’UE… C’est un échec total de la Russie. Son opération produit l’inverse de l’effet escompté. J’y vois une certaine forme de suicide de la part de Poutine qui à terme risque de mener à la marginalisation totale de la Russie.

Quelles sont les évolutions possibles ?

Guérilla permanente ? Enlisement de l’armée russe? Bain de sang ? Le retrait des troupes russes serait la solution la plus sage mais c’est utopique. Aujourd’hui, toutes les options restent ouvertes, les meilleures comme les pires et je me garderai bien de faire un pronostic. Ce que réclament les Russes depuis plus de 20 ans, c’est de refonder un système de sécurité collective en Europe. Les négociations qui suivront nécessairement ce conflit déboucheront sur ce type de traité mais la Russie devrait en être la grande perdante.

Propos recueillis par Marion Riegert

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