La chirurgie esthétique, une pratique thérapeutique ?

27/04/2021

Pour sortir des stéréotypes et proposer un autre regard sur la chirurgie esthétique, Eva Carpigo, doctorante au sein de l’unité mixte de recherche Dynamiques européennes, décide de s’intéresser à l’aspect thérapeutique de cette pratique via le point de vue des chirurgiens esthétiques. Le tout, à travers une thèse soutenue fin mars.

L’intérêt pour la chirurgie esthétique d’Eva Carpigo nait lorsqu’à 17 ans elle effectue une année d’étude en Equateur. « J’étais hébergée au sein d’une famille dont les membres avaient tous eu recours à la chirurgie esthétique et notamment du nez. Une chirurgie qui se pratiquait beaucoup auprès des jeunes. » Intriguée par cette popularité et cette normalisation de la chirurgie qu’elle n’avait pas observée en Italie, son pays d’origine, la jeune femme interroge ses hôtes. « Ils m’ont dit que c’était pour effacer leurs origines indigènes qui se caractérisent souvent par un nez aquilin et grand. »

Cet épisode amène Eva Carpigo à se tourner vers des études d’anthropologie durant lesquelles elle découvre à son grand étonnement que les chirurgiens esthétiques envisagent leur pratique comme thérapeutique. Un aspect controversé. « La pratique est souvent stigmatisée à travers des séries télévisées ou les médias. J’ai voulu sortir de ces stéréotypes pour comprendre le rôle du chirurgien esthétique dans la réussite thérapeutique, entrer dans son point de vue », explique la chercheuse qui décide pour sa thèse de suivre 29 chirurgiens, âgés de 32 à 80 ans, dans des hôpitaux et des cabinets libéraux entre France et Mexique.

Réparer le corps pour agir sur le psychique

Premier constat, pour ces derniers, la différence entre chirurgie esthétique et reconstructrice est ambiguë car les techniques et la finalité sont les mêmes : réparer le corps pour agir sur le psychique du patient en créant un sentiment de mieux-être. « Avoir des oreilles décollées ou des petits seins est-ce une question esthétique ou reconstructive ? », interroge la chercheuse qui précise que la formation et la vocation des chirurgiens esthétiques sont assez homogènes entre les deux pays et commencent souvent dans des services de chirurgie reconstructrice.

« Ce qui les distingue des pratiques de la chirurgie hospitalière se situe plutôt du côté des circonstances dans lesquelles une intervention est requise et exécutée. » Une première consultation pouvant aller jusqu’à 45 minutes a lieu afin de créer une entente avec le patient. « A la différence de la chirurgie classique, le chirurgien esthétique écoute les représentations du patient autour des « défauts esthétiques ». Pour comprendre sa demande et expliciter son offre il peut s’appuyer sur l’aide de photographies et de croquis. »

Une sensibilité artistique importante

Durant cette phase le chirurgien s’assure également de la santé psychique et physique du patient. « Les patients développant une dépendance à la chirurgie restant minoritaires mais craints par les chirurgiens, qui doivent savoir les reconnaître à l’avance pour les refuser. » L’occasion aussi de vérifier si leur entourage est favorable à la chirurgie. « Si ce n’est pas le cas certains chirurgiens refusent les patients. La réussite de l’opération dépend beaucoup des proches et du regard qu’ils portent sur la personne opérée. » Après quoi viennent la phase opératoire puis post-opératoire.

Autre constat : Les chirurgiens esthétiques ont une sensibilité artistique importante. « Il y a deux types de chirurgiens : les “artistes”, minoritaires, qui produisent des résultats excentriques et les “artisans” qui travaillent plus sur l’équilibre et le naturel. Ce style transparaît principalement par le biais des photographies « avant/après » des patients », précise Eva Carpigo qui souligne qu’en France et au Mexique les modèles de beauté sont différents. « Au Mexique, il y a une idée du corps plantureux, avec une taille fine et une poitrine et des fessiers saillants, à la différence de la France où l’idéal corporel est plutôt filiforme avec des interventions plus modérées. »

« Peu acceptent d’intervenir sur un sexe d’homme »

Dans ces deux pays, les opérations touchent plus les femmes, mais il y a aussi 20% d’hommes et des personnes transgenre. « Ces dernières sont plus discriminées. La plupart des chirurgiens ayant du mal à entrer en empathie avec une demande de transition sexuelle ce qui les amène à refuser l’opération », note la chercheuse.

« Comme le montre le sociologue Yannick Le Hénaff, peu acceptent également d’intervenir sur un sexe d’homme pour le modifier en l’élargissant ou le raccourcissant alors que ces interventions sont plus acceptées chez la femme », poursuit Eva Carpigo qui souhaite approfondir le sujet en s’intéressant au point de vue des patients. « Comprendre leurs représentations, pourquoi ils ont développé un sentiment de non-conformité avec une partie de leur corps. »

Marion Riegert

Repenser la recherche autour des pratiques esthétiques

Eva Carpigo et d’autres anthropologues ont lancé en 2018 un séminaire de recherche interdisciplinaire itinérant « Corps et Beauté, repenser la recherche autour des pratiques esthétiques ». Objectif : constituer un réseau de chercheurs dans l’espace francophone et au-delà pour saisir l’importance sociale et anthropologique des pratiques esthétiques et sortir du regard critique souvent porté par les sciences humaines autour des pratiques d’embellissement.

Les activités du collectif aboutiront à la constitution d’un groupe de recherche, à des publications et à la formalisation d’une branche de recherche autour des pratiques qui engagent l’apparence du corps. Pour continuer à mettre en commun et diffuser des initiatives de recherche liées aux études sur la beauté, un blog a été créé dans la plateforme Hypothèses. Ouvrages, articles, productions cinématographiques, photographiques… sa vocation est d’être un espace de veille destiné au recensement et à l’actualité des événements et travaux scientifiques prenant pour sujet les pratiques corporelles à visée esthétique.

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