Ocytocine, « Une molécule qui nous veut du bien »

05/10/2021

Avec la sortie d’Ocytocine mon amour, Marcel Hibert, professeur émérite au Laboratoire d'innovation thérapeutique, revient sur plus de 20 ans de recherches autour de cette molécule aux multiples applications. Véritable outil universel de la nature, l’ocytocine est présente chez toutes les espèces à reproduction sexuée, de l’homme jusqu’aux vers de terre.

Comment vous êtes-vous intéressé à l’ocytocine ?

L’ocytocine est entrée dans ma vie sous forme de défi. Je travaillais pour un industriel à Strasbourg. Un collègue de Montpellier nous a contacté pour modéliser le récepteur sur lequel se fixe l’ocytocine. Un jeu de construction sur lequel j’ai travaillé plus de quatre ans. A l’époque cette molécule était connue pour provoquer les contractions de l’utérus lors de l’accouchement ou favoriser la lactation. En 1997, lors d’un congrès à Montréal, j’assiste à une conférence décrivant un résultat étonnant. Elle porte sur l’étude de deux sortes de campagnols, ceux vivant dans la prairie, monogames et parents attentionnés et ceux vivants en montagne, polygames et peu attentionnés. Seule différence entre les deux, le taux de deux hormones parmi lesquelles l’ocytocine. En administrant l’hormone aux mammifères de montagne et en l’inhibant chez ceux de la prairie, le chercheur était parvenu à inverser les comportements. Ça a été un choc, une vraie révolution. Dans le même temps, j’avais décidé de quitter l’industrie pour retrouver ma liberté universitaire, je cherchais un sujet sur lequel travailler en rapport avec le vivant, j’avais opté pour l’étude des mécanismes moléculaires de l’amour. A l’époque, il n’y avait rien sur le sujet au niveau chimique et biochimique. Le hasard a fait que l’ocytocine que j’étudiais déjà, était un modulateur de ces comportements chez l’animal. J’avais enfin un fil chimique à tirer, en partenariat avec d’autres disciplines.

A quoi sert l’ocytocine ?

L’ocytocine existait déjà sous forme de spray nasal dans d’autres pays pour favoriser l’éjection de lait maternel. Suite à la conférence, au début dubitative, la communauté scientifique s’est jetée sur la molécule. De rien, nous sommes aujourd’hui à 30 000 publications. Réduction de la douleur, protection contre les inflammations au moment de la naissance, développement de l’affiliation parents/enfants… Nous nous sommes rendu compte que la molécule allait au-delà de l’attachement entre adultes. Sécrétée dans tout ce qui amène à la formation d’un couple, elle est également indispensable pour le lien social, source d’empathie, de confiance, de générosité, de défense du groupe. Les scientifiques sont en train de découvrir qu’elle protège également du vieillissement. Elle pourrait être utilisée dans le traitement de la dépression, de l’anxiété sociale, des problèmes d’anorexie, des tocs… Une hormone a généralement quatre ou cinq fonctions spécifiques. Avec l’ocytocine, nous avons vu un large éventail de fonctions diverses, la nature utilise cette hormone pour associer le plaisir voire la dépendance à tout ce qui est nécessaire à la survie de l’espèce. C’est une molécule qui nous veut du bien. 

Une piste de thérapie pour l’autisme ?

Au sein du Laboratoire d'innovation thérapeutique, j’ai travaillé au niveau fondamental avec Dominique Bonnet pour étudier l’architecture fonctionnelle de ce complexe et comprendre où elle se fixait. Le seul moyen d’envoyer de l’ocytocine dans le cerveau, là où elle a ses effets principaux, est par voie nasale car dans le sang, elle est détruite au bout de quelques minutes. Pour proposer des pistes thérapeutiques, nous avons tenté de créer une molécule plus petite, plus stable et non toxique mimant l’ocytocine, sans les inconvénients. La grande difficulté étant qu’il n’y a pas un mais deux récepteurs couplés à activer. Elle nous a résisté pendant 20 ans jusqu’en 2018 et la création de la molécule LIT-001. Nous savions que les personnes atteintes d’autisme présentent des anomalies au niveau de l’ocytocine. En en faisant inhaler aux patients, pour la première fois, ils retrouvaient des interactions sociales. En vue de développer un médicament, nous avons testé LIT-001 dans des modèles animaux d’autisme, pour lesquels elle restaure les comportements sociaux. Nous avons maintenant un candidat pré-clinique, une molécule 100 fois plus puissante que les premières élaborées. Deux autres applications de la molécule sont validées notamment dans le traitement de la douleur et le sevrage aux drogues. Nous espérons produire deux, trois molécules différentes et les breveter prochainement grâce à l’aide de Conectus, chacune suivra ensuite sa route.

Quels sont les risques de dérives ? Pourrait-on jouer avec l’amour ?

On peut craindre une manipulation ou un tri génétique. La thèse d’un militaire américain porte sur des tests pour associer manipulation des foules et ocytocine. Il a été démontré qu’elle induisait de la confiance, de l’attachement et de la générosité. En revanche, pas question de faire tomber amoureux. Derrière tout sentiment, il y a un cocktail complexe et inexplicable : des prédispositions génétiques, l’histoire de la personne, son environnement, l’éducation, les odeurs… L’ocytocine est le lien supplémentaire et presque nécessaire, c’est le coup de pouce final.

Propos recueillis par Marion Riegert

"Ocytocine mon amour"

L’idée de l’ouvrage est née il y a un an lorsque Marcel Hibert est contacté par une éditrice lors d’une exposition sur l’amour. « Ça a été un travail colossal et difficile, j’ai ressorti un millier de publications que j’ai toutes relues. J’ai voulu que ce soit un ouvrage très rigoureux scientifiquement et en même temps grand public. J’en ai profité pour y mêler de la philosophie, de la littérature, de la poésie. » Des anecdotes aussi. « En plaisantant, lorsque nous cherchions des financements, j’ai émis l’idée de proposer à l’Académie des sciences du Vatican de mettre l’ocytocine dans les hosties pour aider les fidèles à rester fidèles… »

Une sorte de condensé de 20 ans d’efforts qui permet également au chercheur de faire découvrir au public la démarche scientifique et particulièrement la chimie du vivant. « Le premier message étant que nous sommes tous des gros tas de molécules, le deuxième que ce sont les chimistes qui inventent les médicaments, en partenariat avec les autres disciplines. » Le titre fait référence à Hiroshima mon amour, « La bombe atomique est une arme de destruction massive, l’ocytocine une arme de reconstruction massive », glisse Marcel Hibert.

Établissement associé de l'Université de Strasbourg
Fondation Université de Strasbourg
Investissements d'Avenir
Ligue européenne des universités de recherche (LERU)
EUCOR, Le Campus européen
CNRS
Inserm Grand Est
HRS4R