Triage en hôpital de guerre : « apprendre à juger les problèmes rapidement »

19/01/2022

L’Institut thématique interdisciplinaire littératures, éthique et arts | Lethica s’intéresse au thème du triage. Dans le cadre d’une de ses conférences, Alberto Zanin, 35 ans, coordinateur du principal hôpital de guerre de Kaboul jusqu’en octobre 2021, reviendra sur la logique du triage en médecine de guerre et son expérience en Afghanistan.

Parlez-nous de votre parcours ?

En Italie, dont je suis originaire, je travaillais dans un service d’urgence en tant qu’infirmier. C’est là que j’ai été pour la première fois confronté au triage. J’ai commencé mon parcours en tant qu’infirmier de guerre en 2015 en Sierra Leone. Je travaillais alors dans un service de réanimation pendant l’épidémie d’Ebola. En 2016, je suis parti en Irak comme coordinateur médical d’un camp de réfugiés. En 2018, j’ai rejoint l’Afghanistan où j’ai appris le triage de guerre. Durant deux ans, j’ai été coordinateur de l’hôpital de Kaboul de l’ONG italienne Emergency spécialisé en chirurgie de guerre. C’est là que pour la première fois je me suis retrouvé devant un code noir, c’est-à-dire une personne que l’on ne peut pas sauver. Tout le monde est parti le 15 août suite à la prise du pouvoir par les talibans. Des membres de notre ONG et de la Croix-Rouge ont été les seuls à rester en ville, j’étais moi-même quasiment l’unique italien à Kaboul. Je suis finalement rentré en Italie en octobre 2021, j’aimerais repartir en méditerranée pour secourir les migrants.

Quelle est la différence entre le triage pratiqué en Europe et le triage de guerre ?

Le triage, c’est adresser les malades dans des services avec déjà une idée de priorisation des personnes à traiter. Dans nos pays, il s’aborde essentiellement du point de vue légal et pas éthique. Pour éviter les reproches sur le plan légal, il faut surestimer les risques. Il y a beaucoup de problèmes entre l’objectivité du système médical qui ne rejoint pas la subjectivité du patient. Dans un pays en guerre, la décision n’est pas seulement liée à la situation du malade mais c’est aussi une question de moment : combien de malades vont arriver, quels sont les plus difficiles à traiter, lesquels ne peuvent pas être traités, combien de blocs opératoires sont disponibles ?

En quoi consistait votre poste à l’hôpital de Kaboul ?

L’hôpital de l’ONG Emergency comptait 400 personnels dont une grosse part d’Afghans et une centaine de lits voire plus en fonction de la situation. J’occupais un poste de coordinateur entre les différentes figures médicales, que ce soit entre médecins locaux ou internationaux. Le triage n’était qu’une de mes activités, cela arrive lors par exemple d’explosions qui amènent 40 à 60 blessés d’un coup. Si l’hôpital est saturé, nous pouvions alors orienter les patients vers d’autres hôpitaux. Nous avions aussi à traiter des situations d’ordre psychologique : comment répondre lors de l’entrée d’un groupe armé dans l’hôpital ? Il faut assurer la sécurité des personnels avant tout, parfois nous restions fermés si la situation n’était pas sûre.

Bénéficiez-vous de protocoles pour vous aider lors des situations de triage ?

Il faut connaitre le nombre de lits disponibles, qui est en train de travailler mais aussi quelle est le type d’explosion (roquette, voiture piégée…) afin d’évaluer les dommages collatéraux : brûlures, traumatismes liés à l’onde de choc. Toutes ces informations vont guider nos décisions. Pour faire le triage, nous répondons également à différentes questions : est-ce que le malade est capable de marcher, quelle est sa fréquence respiratoire… ? Nous avons un algorithme qui nous aide à trier les malades. Le problème, c’est qu’il ne prend pas en compte les suites des opérations. Par exemple, une personne souffrant de blessures internes qui après une chirurgie risque de mourir car la société n’est pas capable de lui assurer un bon suivi.

Vous évoquez des questions éthiques ?

Pour la première fois j’ai été confronté à des questions éthiques : savoir ce qui est le plus important, la vie ? La vie cérébrale ? Est-ce qu’une personne ayant perdu sa mobilité, comme un tétraplégique, a un avenir dans la société afghane ? Il faut apprendre à juger les problèmes rapidement. Autre question : celle des femmes et des enfants. A une époque, des lits leurs étaient réservés mais nous nous sommes rendu compte qu’il n’y avait plus de places pour les hommes adultes. Ainsi, un enfant avec une égratignure pouvait être admis alors qu’un adulte sans jambes refoulé. Maintenant, il n’y a plus de distinctions, nous devons être objectifs dans nos décisions, c’est la blessure qui prime, que le blessé soit un ennemi ou un allié. Nous avons connu la Covid en Afghanistan, mais l’hôpital d’Emergency ne prend en charge que les victimes de guerre : nous avons donc dû refuser ces malades, ou les adresser ailleurs, en sachant que le système sanitaire, en Afghanistan, risquait de ne pas pouvoir les soigner et que leur vie était en danger.

Propos recueillis par Marion Riegert

Le triage, une des thématiques de l’Iti Lethica

Le triage est une des thématiques de l’Iti littératures, éthique & arts | Lethica. « Avec la situation en Afghanistan mais aussi l’épidémie de Covid-19, c’est un problème revenu sur le devant de la scène. Mon frère était à Kaboul lors des attentats de l’aéroport, l’idée de la conférence est née suite à cela. Nous souhaitions avoir un regard extérieur sur cette thématique », souligne Enrica Zanin, chercheuse au sein de l'équipe d'accueil Configurations littéraires et membre de l’Iti Lethica. La conférence va permettre de réunir des étudiants de lettre, d’art mais aussi du master éthique ou encore de médecine. « L’enjeu est de faire dialoguer ces deux publics. Cela nous permettra également d’approfondir notre connaissance du triage, mais aussi de nous former. » Embauche, sélection du personnel… les chercheurs s’intéressent par ailleurs au triage dans le milieu du travail. « La question étant alors de savoir comment la littérature prend en charge ce type de narration. »

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