Dépression, le mal du siècle ?

09/07/2018

Dépression, surmenage, burn-out…  Ces phénomènes prennent de l’ampleur et touchent de plus en plus de français. Gilles Bertschy, professeur des universités et praticien hospitalier au pôle de psychiatrie, santé mentale et addictologie, s’est penché sur cette question à l’occasion des conférences du Jardin des sciences 2018. A travers sa présentation intitulée "Moral à zéro : pourquoi déprimons-nous ?", le chercheur a émis différentes hypothèses dans une perspective évolutionniste.

 « La dépression se fonde sur une triade de base comprenant une tristesse de l’humeur, une perte d’intérêt et de plaisir ainsi qu’une perte d’énergie », explique d’emblée Gilles Bertschy, psychiatre et membre de l'unité de recherche Neuropsychologie cognitive et physiopathologie de la schizophrénie (Inserm). Ces symptômes sont accompagnés d’une modification du fonctionnement de la pensée : pessimisme, difficultés à se concentrer ou idées suicidaires. Des troubles du sommeil et de l’appétit sont souvent présents, auxquels peuvent s’ajouter de l’angoisse ou des plaintes somatiques. « Ce trouble de l’humeur est qualifié de clinique si les symptômes s’étendent sur plus de deux semaines et si cela impacte le quotidien de l’individu. »

Le découragement peut mener à la démoralisation

La perspective évolutionniste revient à essayer de comprendre pourquoi l’évolution des espèces nous a laissé si vulnérable vis-à-vis de la dépression : on peut imaginer que certaines caractéristiques du fonctionnement psychique ont été sélectionnées par l’évolution parce qu’elles constituaient un avantage pour la survie de l’espèce, tout en contribuant à notre vulnérabilité face au risque de dépression. Plusieurs hypothèses peuvent être envisagées.

Par exemple, au fil de l’évolution, nos ancêtres animaux ont pu apprendre à s’empêcher de poursuivre des actions inutiles ou inatteignables. Il était vital pour la survie de l’Homme d’avoir la capacité à se décourager afin de ne pas rester buté inutilement sur un sujet. Problème, en trop grande quantité le découragement peut mener à la démoralisation, amenant elle-même à la dépression.

L’hypersensibilité, une cause de dépression

Autre exemple, au cours de l’évolution, l’être humain a également su développer sa sensibilité afin de construire des rapports plus solidaires avec autrui. Or si l’individu développe une hypersensibilité, il peut être affecté émotionnellement plus rapidement, ce qui peut être une source de dépression. Cette hypothèse est liée à une autre conjecture concernant l’introspection. Avec l’évolution l’individu a appris à comprendre ce que peut ressentir l’autre, avantage pour gérer la vie en société, mais aussi ce qu’il ressent et ce qui a pu l’amener à découvrir la tristesse et la dépression.

Troisième explication possible : les Hommes ont développé la capacité d’effectuer une action tout en laissant simultanément l’esprit vagabonder vers d’autres sujets et ce, dans la perspective d’être plus efficaces. Certaines études ont prouvé que cela entraîne un coût émotionnel indirect élevé pour l’individu. Ce dernier serait plus heureux lorsqu’il est pleinement concentré à sa tâche.

Perrine Schoenenberger

Une analyse approfondie des troubles de l’humeur

En 2010-2014, Gilles Bertschy a été coordonnateur de l’investigation clinique dans le cadre d’un projet européen associant des équipes italiennes, suisses, espagnoles et allemandes, le projet Personnalised monitoring SYstems for Care in mental Health (PSYCHE). Objectif : « développer un système de prédiction des récurrences des troubles bipolaires en utilisant des variables physiologiques » telles que l’activité cardiaque et respiratoire et les variations de la voix. Pour ce faire, les patients étaient équipés de T-shirts connectés afin de retransmettre les variables en continu aux chercheurs via un smartphone qui permettait de recueillir aussi des échantillons de voix. En parallèle à ce projet, il a mené des recherches en collaboration avec Luisa Weiner sur la tachypsychie. Il s’intéresse à cette « accélération des pensées » de manière phénoménologique en menant des interviews et en utilisant l’auto-questionnaire qu’ils ont développé ensemble, le Racing and Crowded Thoughts Questionnaire (RCTQ), avec des sujets sains et des patients ayant des troubles bipolaires. D’après Luisa Weiner, « les résultats suggèrent que la tachypsychie est un phénomène composite présent même chez les sujets sains en cas d'instabilité mineure de l'humeur. Sur le plan cognitif, dans le cadre de travaux développés avec Anne Giersch et Nadège Doignon-Camus au sein de l’unité INSERM 1114, la tachypsychie a été associée à la présence d'anomalies lexico-sémantiques et exécutives révélées par des tâches de fluidité verbale ainsi qu'à une accélération du passage du temps ».

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