Les neurosciences, une nouvelle voie pour l’économie

06/06/2019

La neuroéconomie est née dans les années 90 lorsque les mathématiques ne suffisaient plus à expliquer le comportement des agents économiques notamment influencés par des facteurs émotionnels. Gisèle Umbhauer et André Schmitt, chercheurs au Bureau d'économie théorique et appliquée (BETA), seront présents lors du workshop organisé par Neurex les 13 et 14 juin 2019 pour évoquer leurs travaux et l’apport que pourrait avoir cette discipline en pleine expansion à leurs pratiques.

Le dilemme du voyageur ou comment la valeur du bagage influence le comportement

« Ce n’est pas forcément le plus intelligent qui gagne, si l’autre joue son numéro fétiche, vous aurez beau avoir élaboré toutes les théories du monde, ça ne sert à rien… », sourit Gisèle Umbhauer, chercheuse en théorie des jeux. Pour tester le dilemme du voyageur, jeu qu’elle présentera au workshop, elle a fait appel à ses « cobayes préférés » : ses étudiants de licence 3 soit plus de 200 élèves au total.

« Je les fais jouer avant de leur donner l’arsenal théorique qui peut biaiser les résultats. » La règle ? Deux personnes partent en voyage, elles ont un bagage de même valeur qui est égaré par la compagnie aérienne. Cette dernière leur propose un remboursement entre 2 et 100 euros, aux joueurs de choisir un prix. C’est là que l’affaire se corse, la personne qui choisit le plus petit prix recevra ce montant assorti d’une prime alors que celle qui aura choisi le plus grand prix percevra un montant équivalent au plus petit prix moins cette prime.

« Dans ce cas l’équilibre de Nash* devrait être de 2-2, soit le choix du prix impliquant le moins de risques. » Mais dans les faits, les résultats sont plus variés. « Tout dépend du montant de la prime, si elle est petite, comme 5 euros, le risque n’est pas grand et 50% des étudiants choisissent des montants de plus de 90 euros. » Lorsque la prime est de 35, l’écart potentiel de gain entre les acteurs est grand, la prudence s’impose et un basculement des réponses s’opère : 70% des joueurs demandent moins de 50 euros.

Une honnêteté stratégique

La chercheuse propose des variantes du jeu avec l’introduction d’éléments complémentaires comme la valeur du sac. « Disons qu’il vaut 70 euros. C’est un élément économique, moral mais aussi émotionnel car si la personne ne retrouve pas sa valeur, elle sera frustrée. » Avec ce montant, les étudiants manifestent une certaine honnêteté. « 50% d’entre eux jouent 69/70 euros ou 34/35 en se disant qu’avec la prime de 35 ils arriveraient à 70. Beaucoup refusent d’aller sous les 35 car cela constituerait une perte d’argent. Mais c’est une honnêteté stratégique qui disparait lorsque la prime est de 5 euros. »

A partir de toutes ces données, Gisèle Umbhauer réalise des modélisations en cherchant un nouvel équilibre de Nash intégrant cet aspect comportemental. « Pour le moment, je pars des choix et des explications de mes étudiants mais les neurosciences pourraient apporter un nouvel éclairage », souligne la chercheuse pour qui le workshop est une occasion rêvée d’écouter, d’en apprendre plus sur ce domaine et pourquoi pas initier de nouvelles collaborations.

*En théorie des jeux l’équilibre de Nash est une situation où chaque joueur maximise son gain au vu des stratégies jouées par les autres acteurs.

Finance comportementale : biais de disposition et biais de confiance excessive

 « Les modèles traditionnels d’économie et de finance supposent qu’un décideur prenne ses décisions de manière rationnelle », précise d’emblée André Schmitt. Dans les faits, la situation est tout autre et les décisions sont notamment impactées par les émotions et un certain nombre de biais, comprenez des divergences de comportements par rapport à ce qui est attendu. Le chercheur reviendra lors du workshop sur deux d’entre eux.

Le premier concerne l’excès de confiance qui consiste à surestimer ses capacités. « Dans certaines situations, il peut être vital pour la survie mais en finance il amène à prendre des positions risquées. » Ainsi, plus les individus présenteront un excès de confiance, plus ils achèteront et vendront des produits financiers. Ce nombre élevé d’achats/ventes va les amener à payer plus de frais de transaction ce qui entrainera sur du long terme une performance nette beaucoup plus faible que les individus à la gestion plus passive.

Observer les régions du cerveau mobilisées

Le deuxième se nomme l’effet de disposition : « Si j’achète une action (le titre le plus risqué) à 100 euros à une date donnée il existe deux possibilités. Soit le cours augmente et dans un an j’aurai par exemple 120 euros, on peut alors parler d’action gagnante, soit il descend et dans un an j’aurai 80 euros, ce qui se nomme une action perdante. Les investisseurs ont tendance à vendre une action gagnante et garder une action perdante en pensant qu’elle va remonter », explique André Schmitt.

« Ce sont des raisons psychologiques. Lorsqu’une personne gagne, elle cherche à cristalliser son gain en vendant l’action, il y a une notion de fierté. Mais quand l’action baisse, la personne ressent du regret, elle est dans le déni et tant que l’action n’est pas vendue la perte n’est pas concrétisée. » Problème, en finance, il est prouvé que si une action baisse elle a 50% de chance de continuer à baisser et 50% d’augmenter, du moins à court terme. « Le comportement devrait donc être le même que l’action soit gagnante ou non. »

Pour étudier ces biais, le chercheur dispose de deux méthodes : les expériences en laboratoire souvent effectuées avec des étudiants et celles sur le terrain : voir comment les personnes se comportent avec de vrais portefeuilles. Mais une troisième méthode est en train de voir le jour avec le développement de la neuroéconomie : « Nous pourrons observer quelles régions du cerveau sont mobilisées lorsqu’une décision financière est prise. C’est le retour à la source. Ce sont des pistes prometteuses. Pour moi le colloque est bienvenu, je suis très curieux de ce que ça peut apporter. »

Marion Riegert

Un workshop pluridisciplinaire

Sciences économiques, psychiatrie et psychologie, finance et marketing, philosophie... Le workshop pluridisciplinaire « Neuroeconomics » regroupera des experts de plusieurs domaines. Organisé par Neurex, le réseau trinational de chercheurs en Neurosciences de la vallée du Rhin Supérieur, il est co-financé par l’Université de Strasbourg, l’USIAS et le Neuropôle.

La neuroéconomie est une discipline qui émerge à la fin des années 90 aux Etats-Unis quand les mathématiques à elles seules ne suffisent plus à expliquer le comportement des « agents économiques » notamment influencés par des facteurs émotionnels. Les sciences économiques font alors appel aux neurosciences pour avoir accès à des technologies telles que l’imagerie fonctionnelle ou l’oculométrie (suivi du regard) afin d’analyser les mécanismes cérébraux sous-tendant le comportement humain lors d’une prise de décision dans un contexte économique.

En retour, les sciences économiques apportent aux neurosciences des modèles standardisés et des outils afin d’étudier, sous de nouveaux angles, le comportement humain, les processus d’apprentissage et la gestion des interactions sociales. La neuroéconomie est une discipline très prometteuse dont l’application pose toutefois de nombreuses questions, notamment d’ordre éthique.

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