« Nous sommes entrés dans une zone de turbulence »

22/10/2020

[Série] Regards croisés de chercheurs sur la Covid-19 : anthropologie. Mise à mal des rites sociaux, perte du sourire, conduites à risques chez les jeunes, la pandémie soulève de nouvelles problématiques. Entretien avec David Le Breton, anthropologue, qui à partir de ses observations de la vie quotidienne propose trois angles d’analyse.

Les rites d’interactions bousculés

Prendre congé à travers une accolade, accueillir l’autre en lui tendant la main ou en lui faisant la bise, les gestes barrières ont mis à mal ces ritualités en bousculant nos habitudes. « Nous sommes entrés dans une zone de turbulence dans nos interactions et nous ne disposons plus des modes d’emploi pour interagir avec l’autre », souligne David Le Breton. Pour compenser les contacts physiques devenus difficiles, après une période d’incertitude, il y a eu une phase d’accommodation marquée par une forme d’inventivité plus ou moins pertinente, en se cognant par exemple les poings ou les coudes. Une période qui pourrait changer durablement nos habitudes et remettre en question certaines pratiques à la sortie de crise comme la bise, déjà problématique notamment dans un cadre professionnel.

Le port du masque ou la mort du sourire

Autre perturbateur : le masque crée un sentiment d’inquiétante étrangeté et d’inertie des visages. « Le visage est un lieu de reconnaissance mutuelle, à travers lui nous sommes nommés, associés à un âge… Il permet également d’orienter nos paroles, d’identifier ce que la personne ressent. Privés de ce gouvernail, nous entrons dans un terrain glissant où il est difficile de distinguer un sourire d’un agacement ou même d’un bâillement. » David Le Breton qui a notamment travaillé sur l’anthropologie du visage en fait l’expérience lors de ses heures d’enseignement à l’université. « D’habitude en un coup d’œil je peux voir si un étudiant ne comprend pas, s’il faut reformuler. Là, je suis embarrassé. » Le masque c’est aussi la mort du sourire. « Il y a une forme de déshumanisation, de dépersonnalisation que l’on rencontre dans la ville mais c’est le prix à payer pour se protéger et protéger les autres. » Une absence d’émotion apparente qui a amené une prééminence de la voix qui vient suppléer l’indication manquante grâce aux intonations, les yeux seuls ne suffisant pas à véhiculer une émotion.

Conduites à risques et jeunesse

Enfin, le chercheur note l’apparition de conduites à risques chez les jeunes. « Pendant le confinent, j’ai croisé des groupes d’adolescents qui se touchaient, souvent provocateurs. Il y a beaucoup de formes de transgressions notamment à travers les fêtes clandestines, sortes de parenthèses enchantées, dans la nature ou l’espace privé. Elles amènent un sentiment de puissance, d’exaltation et d’invulnérabilité. » Cette transgression est en lien avec le fantasme qui voudrait que lorsqu’on est proches ce n’est pas possible de se faire du mal. Pourtant, aujourd’hui les clusters se jouent dans les endroits où les gens sont familiers. Autre fantasme : celui selon lequel les jeunes générations sont immunisées contre le virus dû en partie à la communication gouvernementale. « Ces comportements traduisent également une déliaison sociale, une mise à part pour son propre intérêt dans laquelle les personnes sont dans la société mais ne font plus société. »

Marion Riegert

Regards croisés de chercheurs sur la Covid-19

Psychologie, éthique, économie, histoire, virologie… nous sommes partis à la rencontre de chercheurs de différents domaines de l’Université de Strasbourg pour apporter un éclairage sur la crise du coronavirus.

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