Terroristes acteurs solitaires, quels processus psychologiques à l’œuvre ?

01/12/2020

Samuel Paty en est une nouvelle victime. Depuis quelques temps, les terroristes solitaires et leurs actions de terreur sont sur le devant de la scène. Idéologie extrémiste portée à son paroxysme ou trouble psychologique dont profitent les organisations terroristes ? Patricia Cotti, spécialisée en psychologie et psychopathologie clinique, revient sur le profil de ces tueurs solitaires peu étudiés en France à travers le cas d’Abdoullakh Anzorov.

« L'assassin de Samuel Paty, Abdoullakh Anzorov, avait le parcours de quelqu’un qui cherchait une occasion de passer à l’acte. Depuis juillet, le Tchétchène montrait sur Facebook un intérêt pour la décapitation. Des proches parlent de quelqu’un « qui était bagarreur, qui semblait en colère », avec « un regard froid » et « calculateur ». Mais aussi d’un apaisement, au moins apparent, depuis qu’il s’était plongé dans la religion », raconte Patricia Cotti, chercheuse au laboratoire Subjectivité, lien social et modernité (SuLiSoM).

« Dans ces attentats, nous sommes trop souvent sidérés par le discours de l’idéologie mortifère », mais pour Patricia Cotti, l’aspect psychologique sous-jacent qui permet l’adhésion à une telle idéologie devrait d’avantage être questionné. « Le cas Anzorov laisse soupçonner ce qui apparait nettement dans d’autres cas de terroristes assaillants solitaires : un moment de basculement, où une fragilité psychologique et une rage vont être concentrés sur la thématique politico-religieuse. Si quelqu’un disait vouloir mourir pour Jésus ou Bouddha, il y aurait soupçon de trouble mental, cela a longtemps été esquivé lorsqu’il s’agissait de l’islamisme. »

Trois pôles qui amènent au passage à l’acte

La chercheuse invite à réfléchir sur les modes de fonctionnement psychiques plus enclins à « mordre à l’hameçon » des discours idéologiques extrémistes. Elle distingue ainsi trois pôles de fonctionnement qui participent régulièrement au passage à l’acte du terroriste solitaire : « Quel que soit le diagnostic sur la personnalité, les personnes présentent généralement une vision persécutée, paranoïaque, du monde, un sur-investissement de l’au-delà qui se conjugue avec une certainement idée de grandeur et un désinvestissement du monde qui va de pair avec une dépressivité. » 

Le complotisme constitue généralement une des premières étapes de l’entrée en radicalisation. Sans oublier, dans le contexte actuel, un fort sentiment de frustration et de persécution qui est le lot de millions de migrants traumatisés, fuyant des pays en guerre et entassés dans des camps aux frontières de l’Europe. « Ce qui en fait des proies faciles pour les recruteurs. En phase de décompensation physique et mentale, la personne cherche à se raccrocher à quelque chose. » C’est là que les organisations terroristes et leur argumentation vengeresse interviennent en entretenant et développant le mécanisme psychologique à l’œuvre.

« Fabrique une bombe dans la cuisine de ta mère »

Ainsi, dès les années 2010, Al-Qaida prônait ces actions solitaires. « Abdoullakh Anzorov, lui, n’a fait que répondre à des injonctions de l’Etat islamique qui se sont intensifiées avec la republication des caricatures. » Avec tout un arsenal de guides et de tutoriels publiés sur internet et mis à disposition des candidats jihadistes. « Les frères Tsarnaev, responsables de l’attentat du marathon de Boston, ont fait leur bombe à partir d’un article paru dans un magazine d’Al-Qaïda Inspire, et intitulé « Fabrique une bombe dans la cuisine de ta mère. »

« Il semble aujourd’hui que l’action de terroristes acteurs solitaires doit être considérée comme une véritable stratégie des organisations terroristes, une stratégie inventée par l’extrême droite dans les années 70/80 aux Etats-Unis », conclut la chercheuse qui précise : « S’il n’y avait pas les organisations terroristes, d’autres représentations viendraient nourrir leur fonctionnement. »

Marion Riegert

La fabrique du terrorisme solitaire

Patricia Cotti est l’auteur du livre La fabrique du terrorisme solitaire, une investigation clinique qui paraitra prochainement aux éditions Enrik-B-Editions. Dans cet ouvrage, la chercheuse s’intéresse, via une étude clinique, au profil des terroristes solitaires d’extrême droite et islamistes, pour montrer les processus psychologiques à l’œuvre dans le parcours de radicalisation et dans le passage à l’acte. Elle y évoque notamment le cas des frères Tsarnaev, responsables de l’attentat du marathon de Boston, un cas d’école pour illustrer le parcours de terroristes solitaires. « L’ainé Tamerlan a voulu rejoindre un groupe terroriste au Daguestan. Sur place, il parait peu fiable à ses interlocuteurs qui le renvoient chez lui aux Etats-Unis. Un peu plus d’un an plus tard il entraine son frère dans un attentat à la bombe entièrement préparé grâce à de la documentation en ligne », raconte Patricia Cotti qui a la suite de la parution d’un article sur le sujet a été contactée par un agent du FBI qui avait mené une partie de l’enquête sur cette affaire.

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