« Se moquer des religions fait partie de la tradition française »

11/12/2020

L’attaque terroriste qui a coûté la vie à Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie à Conflans-Sainte-Honorine, en octobre dernier, interroge profondément la société sur la manière d’aborder les sujets sensibles, notamment liés aux religions, à la foi, et sur la liberté d’expression. Trois questions à Damien Karbovnik, chercheur en histoire des religions à la faculté des Sciences historiques*.

Est-il possible d’enseigner l’histoire, et notamment l’histoire des religions, sans heurter la sensibilité des croyants ?

Quel que soit le niveau auquel on enseigne, il est souvent compliqué d’aborder certains sujets avec les élèves ou les étudiants, sans heurter leur sensibilité, même au-delà de la question des religions. C’est souvent périlleux en histoire, discipline dans laquelle les sujets sensibles ne manquent pas. Pourtant, une approche scientifique des faits historiques n’est pas incompatible avec la foi. Il n’est pas rare de croiser des enseignants-chercheurs profondément croyants et pourtant capables d’aborder l’histoire de leur religion avec la conscience que les textes sacrés n’en donnent pas une version authentique.

Je constate que cette façon de voir les choses, cette capacité à séparer la foi de la démarche scientifique est une attitude cognitive de la société moderne, mais c’est une posture intellectuelle qui est loin d’être partagée par tout le monde, en Occident comme ailleurs.

Or, quand une personne fait corps avec sa croyance, dès lors que l'on critique sa croyance ou si l'on s'en moque, on la critique elle, personnellement. Donc la réaction peut être violente.

Toutes les religions ont-elles la même relation à la moquerie, à la caricature ?

Depuis au moins le Siècle des Lumières, se moquer des religions fait partie de la tradition française. Globalement, cette tradition ne s’applique pas d’une manière plus marquée à la religion musulmane, les chrétiens sont souvent moqués, notamment dans les journaux satiriques, et même les juifs font l’objet de sarcasmes, en dépit de leur histoire dramatique.

Il me semble aujourd’hui en France que la plupart des croyants ne sont ni choqués ni perturbés par les moqueries et les caricatures, y compris chez les musulmans. La manière dont est reçue la caricature dépend de chacun et du lien intime qu’il entretient avec sa foi, mais elle s’inscrit également dans un processus plus général de sécularisation des religions qui n’est pas uniforme et induit des attitudes très différentes, mais dont le résultat n’est pas nécessairement le reniement de la foi et la disparition des religions.

La liberté d’expression est-elle sacrée ? Est-elle sans limites ?

La question de la liberté d’expression ne peut se trancher facilement. Au-delà de la question religieuse, l’équation qui vise à équilibrer liberté et respect est un peu insoluble puisqu’elle touche à la subjectivité.

L’idée que j’essaie de faire passer à mes étudiants, c’est que la vérité n’est pas si facile à cerner et que la réalité sociale est complexe. Il faut non seulement faire preuve d’esprit critique, croiser ses sources et éviter les a priori, de quel qu’ordre qu’ils soient, mais il faut aussi avoir conscience de la densité de l’enchevêtrement des intérêts de n’importe quel fait historique. Même les experts ont des limites. Et si on doit respecter la foi et les croyances de chacun, il faut aussi respecter l’esprit de la démarche scientifique, car le risque sinon est d’élaborer des altersciences.

Idéalement, il faudrait pouvoir aborder tous les sujets sans tabous et pouvoir en débattre, même s’ils sont « sensibles », mais cela demande beaucoup de temps, d’investissement intellectuel et surtout de nuances. Dans une société dans laquelle tout s’est accéléré ces dernières décennies, il n’y a plus vraiment de place pour ce type de débat et encore moins pour les nuances ! Au processus scientifique lent, précis et complexe, on a substitué l’effervescence médiatique, peu propice à la réflexion et à l’analyse dépassionnée.

Propos recueillis par Caroline Laplane

*Damien Karbovnik est enseignant-chercheur contractuel en histoire des religions, rattaché à la faculté de Sciences historiques, spécialisé dans l’ésotérisme contemporain, les sectes et les nouveaux mouvements religieux.

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