Chaire Jean Rodhain, la charité passe aussi par l’écoute

10/03/2021

Spécialiste de la charité, de l’éthique des vertus ou encore d’anthropologie chrétienne, Frédéric Trautmann, attaché temporaire d’enseignement et de recherche à la faculté de théologie catholique, est titulaire de la chaire Jean Rodhain créée en septembre 2020 pour réfléchir aux enjeux de la charité dans les sciences humaines et sociales.

« Quand on les interroge sur la charité, les étudiants disent souvent que c’est donner la pièce aux pauvres », raconte Frédéric Trautmann qui explique que la charité est beaucoup plus vaste. « En christianisme, elle définit les relations qui existent en Dieu-Trinité. L’amour vécu entre humains devrait être le reflet de l’amour divin pour grandir en humanité les uns avec les autres. C’est une thématique très proche de celle de la solidarité développée à partir du 19e siècle dans un contexte plus laïc. »

Pour étudier cette notion, la fondation Jean Rodhain, du nom du créateur du Secours catholique - Caritas France, soutient six chaires d’études en France. En 2017, lors d’un colloque sur la fraternité organisé par the European Society for Catholic Theology (ESCT), les premiers contacts sont pris pour installer une chaire à Strasbourg au sein de la faculté de théologie catholique, dans la perspective de travailler en interdisciplinarité et en transdisciplinarité.

« La charité devrait toujours se vivre dans une rencontre personnelle »

Le projet aboutit le 1er septembre 2020 avec un titulaire tout trouvé : Frédéric Trautmann qui a rédigé une thèse sur la notion de charité en éthique au moment du concile Vatican II. Le but ? Réfléchir aux causes qui conduisent à la pauvreté. « Pas seulement chercher un remède à un problème, mais voir comment agir en amont pour prévenir les pauvretés ? Et comment faire droit à la parole des personnes en précarité qui ont aussi quelque chose à donner ? », interroge le chercheur.

Pour marquer la création de la chaire, les journées interdisciplinaires annuelles de la faculté de théologie lui sont dédiées autour du thème : les nouveaux visages de la charité. « Parler de visages, c’est souligner que la Covid-19 a amené une explosion de la précarité notamment chez les étudiants, qu’il y a de nouvelles personnes à aider, mais c’est aussi rappeler que la charité devrait toujours se vivre dans une rencontre personnelle, de visage à visage. »

Parler et être entendu

Des rencontres régulières sont également prévues à Paris avec les autres membres des chaires pour faire un état de leurs recherches. Sociale, économique, juridique, chacune a sa particularité. Un des projets de la fondation à Paris étant de créer une banque de données de la parole des pauvres comme matière à la réflexion scientifique, mobilisable pour des recherches.

« Comment prendre en compte une parole, donner la parole à des personnes qui n’en ont pas et qui doivent être entendues comme les autres. Accueillir l’autre sans a priori, sans préjugés », détaille le chercheur qui cherche à développer ce projet à Strasbourg. « Ces paroles ouvrent des champs nouveaux avec un intérêt pour ce que les personnes en précarité perçoivent du travail, du logement, des Églises, de la place des loisirs… », poursuit Frédéric Trautmann qui souhaite proposer un séminaire de recherche en lien avec une équipe transdisciplinaire. « Saisir ce que ces personnes veulent nous dire et analyser les enjeux sociaux de leurs paroles et de leurs situations. C’est une mission que l’université peut contribuer à mettre en œuvre. »

Marion Riegert

« Un jour, j’étais un être humain »

Les 18 et 19 février 2021, les journées interdisciplinaires ont été l’occasion de proposer une exposition photographique sur le thème de la charité et d’entendre des témoignages de personnes en situation de précarité ou de vulnérabilité, qui interrogent la manière de réfléchir la théologie. Sans oublier un concert-lecture avec des textes composés par des personnes vivant dans la rue et publiés dans la revue L'Apostrophe. A l’image du récit rédigé par une personne exilée de passage à Calais en 2017, adressé à sa mère.

Ma mère

« Je t’ai quittée très tôt ! Et je n’ai pas encore eu le temps de regarder ton sourire. Depuis mon départ, je te téléphone de chaque coin du monde, là où je passe. J’essaye de ne pas t’inquiéter. Je me force à sourire. Je cultive un peu d’espoir. Ça ne fonctionne plus. Mais, là, je ne peux plus continuer. Je t’ai menti et je mens encore. Non, ma mère. Ça ne va pas. Je souffre. Mon corps devient de plus en plus faible. Ici, il n’y a pas d’eau, pourtant j’ai quitté l’Afrique. Mais la pluie des bombes lacrymogènes des CRS m’arrose bien. Je suis sale, il n’y a pas de douches. Mon cerveau ne dort plus. Tu me manques et je n’ose pas le confier à quelqu’un. Tu me manques et je n’ai pas la possibilité d’aller te voir et puis de revenir. Désolé, tu ne peux pas me rendre visite. Le prisonnier et le malade ont un droit de visite. Même le mort peut recevoir de la visite. Mais, en fait, je suis entre les deux. Je suis un prisonnier mort.

J’ai peur, un jour, d’ouvrir les yeux et de ne plus me reconnaître, j’ai peur de perdre la mémoire, j’ai peur de t’oublier. J’ai écrit ton nom juste à côté de mon cœur. Pour que je me souvienne. Pour rappeler à ces personnes sans cœur qu’un jour, j’avais une maman comme eux ; qu’un jour, j’étais un être humain ; qu’un jour, j’étais vivante. »

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